
De Kinshasa à Bukavu, en passant par Goma, Moanda et Tshela, le mois de septembre 2026 est marqué par une succession d’incendies meurtriers ou dévastateurs. Au-delà de leurs causes, souvent différentes ou encore inconnues, ces sinistres posent une question devenue incontournable : la République démocratique du Congo dispose-t-elle des moyens nécessaires pour prévenir les incendies et intervenir efficacement lorsqu’ils se déclarent ?
Cette chronique s’appuie sur les informations disponibles et vérifiées au 24 septembre 2026. Certains bilans demeurent susceptibles d’évoluer à mesure que les autorités et services compétents publient de nouvelles données.
Septembre, un mois marqué par les incendies
Dans la nuit du 4 au 5 septembre, un incendie éclate à la salle de fêtes Panacée, dans la commune de Lingwala, à Kinshasa, pendant une cérémonie de mariage. Après des chiffres contradictoires, le bilan officiel communiqué par le gouvernorat est établi à douze morts et plusieurs blessés.
Quelques jours plus tard, le 10 septembre, Bukavu connaît un drame d’une ampleur particulière. Un incendie se propage dans le quartier Chimpunda et atteint notamment les écoles primaires Ujamaa et Furaha. Après plusieurs bilans provisoires, les autorités politico-administratives locales ont établi le bilan à 27 élèves décédés.
Le drame ne s’est pas arrêté là. Dans la nuit du 20 au 21 septembre, un nouvel incendie a ravagé plus de 500 habitations dans le quartier Nyalukemba, à Bukavu. Au moins cinq personnes ont perdu la vie, parmi lesquelles trois enfants.
À Goma également, les incendies se sont succédé depuis le début du mois dans plusieurs quartiers. Cette répétition pose, là aussi, la question de la prévention, de l’urbanisation et de la capacité d’intervention des services de secours.
Dans le Kongo-Central, plusieurs dépôts de carburant ont brûlé le 11 septembre à la frontière d’Incat, à Moanda. Le lendemain, une usine de production d’huile de palmiste était ravagée à Tshela, sans perte en vie humaine signalée.
Les causes de tous ces incendies ne sont pas nécessairement les mêmes et plusieurs restent à établir par des enquêtes. Il serait donc hasardeux d’y chercher une cause unique. Mais leur répétition met en lumière une même question : celle de la capacité de prévention et de réponse face au risque incendie.
Kinshasa, révélateur d’un système fragile
Si la problématique concerne plusieurs villes du pays, c’est à Kinshasa que les données disponibles permettent d’observer plus précisément les faiblesses du dispositif.
Une enquête publiée en septembre par Actualite.cd rapporte qu’une autorité municipale évoque moins de cinq véhicules anti-incendie pour l’ensemble de la capitale, tandis qu’une source interne à l’Hôtel de Ville avance un nombre plus élevé lorsqu’on inclut les moyens appartenant à des opérateurs privés.
Deux véhicules appartenant directement à la ville, reçus notamment dans le cadre d’une coopération avec la JICA, seraient aujourd’hui vétustes et jugés irrécupérables.
Les chiffres varient selon les sources, mais le problème demeure : Kinshasa ne dispose pas actuellement d’une flotte publique opérationnelle clairement identifiée, suffisamment équipée et répartie dans ses 24 communes pour assurer une intervention rapide sur l’ensemble de son territoire.
L’incendie du Petit Collège Saint-Pierre, le 7 septembre, en donne une illustration. Le véhicule intervenu sur place appartenait à un opérateur privé mobilisé dans l’urgence. En pleine intervention, le camion s’est retrouvé à court d’eau.
À Limete, le même jour, un témoin a affirmé que les services anti-incendie contactés avaient indiqué ne pas pouvoir intervenir en raison de la distance.
Le problème dépasse donc le simple nombre de camions. Il concerne également la disponibilité de l’eau, les points de ravitaillement, la localisation des casernes, les équipements, la maintenance, les effectifs et le temps nécessaire pour atteindre le lieu d’un sinistre.
Des pompiers, mais avec quels moyens ?
La capitale dispose d’un corps de sapeurs-pompiers. Mais son évolution interroge.
En septembre 2024, le corps comptait officiellement 238 agents. Selon une source interne citée par Actualite.cd en septembre 2026, il n’en compterait plus que 137.
À cette question des effectifs s’ajoute celle des infrastructures.
La construction d’une caserne moderne à la Gombe, lancée en décembre 2022 dans le cadre d’un partenariat public-privé, n’a pas connu l’aboutissement attendu. Une enquête publiée ce mois-ci fait état d’un chantier resté bloqué pendant plus d’un an, notamment en raison d’un problème de paiement.
Le constat est donc plus complexe que l’image de « pompiers sans camions ». La faiblesse concerne l’ensemble de la chaîne opérationnelle : équipements, casernes, ressources humaines, eau, maintenance, financement et déploiement territorial.
Prévention : entre textes existants, normes et application
La RDC ne part pourtant pas de zéro sur le plan institutionnel.
Le 12 février 2024, un décret portant création de la Direction générale des secours et d’incendie, DGSI, a été signé. Mais son opérationnalisation effective a continué à être réclamée dans les mois suivants.
Le problème ne peut donc être réduit à une absence totale de textes. Il concerne aussi leur application, l’existence de normes techniques suffisamment précises, les mécanismes de contrôle, les capacités opérationnelles des services et la reddition de comptes sur les décisions prises.
Les incendies récents montrent surtout qu’entre l’existence d’une institution sur le papier et sa capacité réelle à intervenir en quelques minutes, l’écart peut être considérable.
Cinquante camions annoncés pour Kinshasa
Face aux incendies de septembre, le gouverneur de Kinshasa, Daniel Bumba, a annoncé l’acquisition prochaine de cinquante camions anti-incendie. Selon lui, leur commande avait été effectuée environ trois mois auparavant.
Cette acquisition, si elle aboutit effectivement, pourrait modifier substantiellement les capacités de réponse de la capitale.
Mais cinquante camions ne suffiront pas, à eux seuls, à constituer un système efficace de sécurité incendie.
Il faudra savoir où ils seront affectés, qui les conduira, comment les équipes seront formées, où les véhicules s’approvisionneront rapidement en eau, quel budget sera consacré à leur carburant et à leur entretien, quelles casernes les accueilleront et quel mécanisme garantira leur disponibilité permanente.
Un camion immobilisé faute d’entretien n’est plus un moyen de secours.
Après les annonces, deux échéances à surveiller
À la suite du drame de Panacée, les autorités provinciales ont lancé une opération de contrôle de conformité des salles de fêtes et autres établissements recevant du public à Kinshasa.
Une commission mixte a notamment été chargée d’identifier ces établissements, d’actualiser les données et de contrôler leur conformité.
La question devient désormais celle des résultats : combien d’établissements ont été inspectés ? Combien présentent des irrégularités ? Combien ont été fermés ou sommés de se mettre en conformité ?
Une seconde échéance est désormais fixée au niveau national.
Lors du Conseil des ministres du 11 septembre, le président Félix Tshisekedi a demandé au vice-Premier ministre de l’Intérieur et au gouverneur de Kinshasa de présenter, dans un délai de trente jours, un plan opérationnel de prévention et de lutte contre les incendies dans la capitale.
Ce plan doit notamment préciser les besoins prioritaires en équipements, leur déploiement territorial, les responsabilités des différents services et un calendrier de mise en œuvre.
Ces échéances constituent désormais des indicateurs concrets permettant d’évaluer le passage des instructions à l’exécution.
La prévention commence avant l’arrivée des pompiers
L’État porte la responsabilité d’organiser les secours, de faire respecter les normes et de protéger les populations. Mais la prévention concerne également les gestionnaires d’établissements et les citoyens.
Dans les écoles, marchés, églises, salles de fêtes, restaurants, entreprises et autres lieux recevant du public, les voies d’évacuation doivent rester accessibles et clairement identifiables.
Les installations électriques défectueuses ou improvisées doivent être corrigées. Le stockage incontrôlé de carburant dans les habitations ou à proximité de zones fortement peuplées représente un risque qui ne peut être banalisé.
Les établissements devraient disposer d’extincteurs adaptés aux risques identifiés, régulièrement contrôlés et accessibles à des personnes sachant les utiliser.
Mais surtout, la population doit connaître les comportements élémentaires d’évacuation.
Le drame de Bukavu l’a tragiquement rappelé : lors d’un sinistre, les flammes et la fumée ne constituent pas les seuls dangers. Les mouvements de panique, les bousculades et l’absence de procédures d’évacuation peuvent également tuer.
Passer de la réaction à la prévention
Les incendies de septembre 2026 ne devraient pas être considérés comme une simple succession de faits divers.
Ils interrogent l’urbanisation, la qualité des constructions, les installations électriques, le stockage des produits inflammables, les normes applicables aux établissements recevant du public, mais aussi la capacité des pouvoirs publics à intervenir rapidement lorsqu’une catastrophe survient.
La réponse ne peut donc se limiter à acheter des camions après un drame.
Elle suppose un véritable système de sécurité incendie : prévention, cartographie des risques, contrôle des bâtiments, casernes décentralisées, points d’eau, équipements fonctionnels, personnel formé, numéro d’urgence, exercices d’évacuation, maintenance et budget permanent.
Les décisions annoncées en septembre devront maintenant être suivies dans le temps.
Combien de salles auront réellement été contrôlées ? Quand les cinquante camions annoncés arriveront-ils ? Comment seront-ils répartis ? La DGSI deviendra-t-elle effectivement opérationnelle ? Le plan d’urgence demandé par le chef de l’État sera-t-il présenté dans le délai annoncé et ses mesures seront-elles rendues publiques ?
Ce sont ces réponses, davantage que les communiqués publiés après chaque catastrophe, qui permettront de mesurer les progrès accomplis.
Car le deuil ne suffit pas à prévenir le prochain incendie.
La véritable réponse aux drames de septembre se mesurera au jour où une alerte trouvera, à temps, un camion opérationnel, de l’eau disponible, des secours formés, des bâtiments contrôlés et une population préparée.
En matière d’incendie, chaque minute perdue peut devenir irréversible.
Sebrown NSIMBA LUAMBA
Journaliste – Chroniqueur
LIGHT ECO RDC